9
Les gémissements des prisonniers résonnaient dans les couloirs du château, signe que quelqu’un se chargeait en ce moment de leur interrogatoire. Sabin songea qu’il devait assister ces compagnons dans cette tâche ingrate. Mais pas tout de suite. Il devait d’abord trouver Anya.
Il prit soudain conscience qu’il accordait un peu trop d’importance à Gwen. Il aurait dû se précipiter dans le donjon, et soutirer aux chasseurs des renseignements d’une importance décisive pour l’issue de la guerre qui les opposait. Puis il se rassura en se disant que cette petite entorse à ses principes ne le retarderait pas beaucoup. Il se rattraperait en faisant du zèle.
De plus, chaque fois qu’il s’éloignait de Gwen, il avait la sensation de commettre une erreur, comme si sa place était près d’elle, comme si son devoir était de la rassurer et de la réconforter.
« La rassurer et la réconforter… J’en suis incapable. Je ne peux apporter que du désespoir à une femme. »
Surtout à une femme qu’il rêvait désespérément d’embrasser de nouveau.
Elle lui avait donné dans l’avion un baiser à la fois doux et ardent qu’il s’était bien gardé de lui rendre, de peur que Crainte n’en profite pour mettre l’esprit de Gwen à feu et à sang. Elle était fragile et pétrie d’incertitudes. Ça faisait d’elle une proie idéale pour ce petit salaud. C’était sûrement Crainte qui lui avait soufflé de dire à Gwen que Tyson l’avait remplacée. Gwen était devenue pour son démon le fruit défendu, et il ne ratait pas une occasion de s’en prendre à elle.
Mais il fallait la protéger de Crainte, et aussi la ménager, car elle serait bientôt l’arme secrète des Seigneurs de l’Ombre. Sabin avait de plus en plus envie de la convaincre d’infiltrer les chasseurs, pour les attaquer de l’intérieur. Il ne put s’empêcher de sourire. Il n’avait pas pour habitude d’employer la ruse, qu’il considérait comme l’arme des faibles, mais cette fois, il n’hésiterait pas.
Après tout, les chasseurs l’employaient bien depuis des siècles, et elle avait fait ses preuves, notamment avec Baden. Il était temps de leur retourner la politesse.
Encore fallait-il, pour cela, que Gwen accepte de se prêter au jeu.
Tout en parcourant les couloirs du château, il réfléchissait au moyen de la décider. La lumière du jour, qui pénétrait à travers les vitraux des fenêtres, formait des dessins géométriques et colorés sur les murs. La poussière dansait dans les travées de lumière.
Sabin était arrivé ici quelques mois plus tôt, quand il avait rejoint le groupe de Lucien. Depuis, l’endroit avait bien changé, grâce aux femelles qui avaient revu la décoration et apporté une touche de légèreté et de gaieté à cette sombre et austère demeure. Ashlyn avait éliminé le mobilier rouge destiné à dissimuler les taches de sang laissées par Reyes quand il se mutilait. On trouvait maintenant un canapé blanc, une chaise drapée de velours rose, un cheval de carrousel, un bureau en noyer et en marbre. Il y avait même une chambre de bébé, attenante à celle de Maddox et d’Ashlyn.
Anya s’était occupée de les fournir en bibelots et en gadgets pour embellir l’espace et agrémenter leur quotidien. Elle avait apporté une machine à distribuer les chewing-gums, une barre de strip-teaseuse installée au milieu d’un couloir et qu’il fallait contourner pour avancer, une borne d’arcade Pac-Man posée au pied d’un escalier.
Les tableaux de Danika décoraient les murs des couloirs. Certains représentaient des anges volant au paradis, d’autres des démons rôdant en enfer. Danika était l’Œil qui voit tout, l’un des objets de pouvoir qui devait les aider à retrouver la boîte de Pandore. Grâce à ses tableaux, ils en savaient un peu plus sur les Titans, les nouveaux dieux qui régnaient sur l’Olympe et auxquels ils devaient maintenant se soumettre.
On trouvait de temps en temps, intercalés avec les œuvres de Danika, des nus masculins plutôt choquants et que personne n’appréciait. Encore une trouvaille d’Anya, bien sûr. Sabin avait osé en décrocher un, et cette peste d’Anya l’avait remplacé le lendemain par un portrait de lui. Nu, bien entendu. Cela lui avait servi de leçon. Il n’avait plus touché aux tableaux d’Anya.
Sabin s’apprêtait à emprunter l’escalier menant à l’étage de la chambre de Lucien quand il aperçut, en passant devant la salle de repos – rebaptisée pompeusement « salon » par Anya –, une longue et mince silhouette. Il s’arrêta sur le seuil. C’était Anya, justement, vêtue d’une minirobe en cuir et de hautes bottes à talons aiguilles. Il fut frappé une fois de plus par la perfection de son corps. Anya n’avait qu’un défaut : un goût prononcé pour les blagues perverses.
Elle s’amusait comme une petite folle à jouer à Guitar Hero avec son grand ami William. Elle battait la mesure du menton et ses longues boucles dansaient autour d’elle. William était lui aussi un immortel banni depuis fort longtemps de l’Olympe, comme les Seigneurs de l’Ombre. Il avait commis l’erreur de séduire la femme du roi des dieux, lequel, pour reprendre l’expression de William, avait « pété les plombs ». William avait un point commun avec Paris : il ne résistait pas aux femmes.
À présent, son destin était consigné dans un livre, livre qu’Anya lui avait dérobé et qu’elle lui rendait page par page. Ce livre contenait des révélations concernant une malédiction qui, d’après William, était liée à une femme. Il n’avait pas encore réussi à déchiffrer le grimoire et n’en savait pas plus.
Tout en jouant de la batterie, il lorgnait les fesses d’Anya comme s’il s’agissait d’un bonbon qu’il s’apprêtait à lécher.
— Je pourrais jouer toute la journée, plaisanta-t-il en faisant danser ses sourcils.
— Concentre-toi sur les notes ! lui lança Anya. Tu lis mal la partition et tu gâches tout.
Ils échangèrent un regard complice et éclatèrent de rire.
— Il ne mérite pas tes encouragements, Gilly, fit remarquer Anya. Il reluque mes fesses au lieu de suivre sur partition… Il est vraiment… Oh, laisse tomber.
Gilly était donc là ? Sabin balaya la pièce du regard. Il ne voyait pas de Gilly… Puis il remarqua qu’Anya et William portaient des casques et comprit qu’ils jouaient en ligne avec elle.
Il s’adossa au chambranle, croisa ses bras sur sa poitrine, et patienta – ou plutôt s’impatienta – jusqu’à la fin du morceau.
— Où est Lucien ? demanda-t-il quand ils eurent terminé.
Anya et William avaient dû sentir sa présence depuis longtemps car ils ne manifestèrent aucune surprise. Ils ne prirent pas non plus la peine de se retourner pour le saluer.
— Il a été appelé pour escorter des âmes, répondit Anya en lançant sa guitare sur le canapé.
Puis elle poussa un cri de joie en voyant s’afficher son score.
— Super ! J’ai obtenu quatre-vingt-quinze pour cent. Gilly, tu as quatre-vingt-huit et le pauvre William plafonne à cinquante-six.
Elle se tut quelques secondes, sans doute pour écouter la réponse de Gilly.
— Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? reprit-elle. Il est mauvais, on n’y peut rien. Oui, toi aussi. À la prochaine, mon chou.
Elle ôta son casque et le lança près de la guitare, puis prit une boîte de boulettes au fromage sur la table basse et en enfourna une, en fermant les yeux de plaisir.
Sabin ne put s’empêcher de saliver. Des boulettes au fromage… Il adorait les boulettes au fromage et Anya le savait. Quand elle en mangeait, c’était pour le narguer. Et si elle s’en était procuré une boîte, ça signifiait qu’elle avait prévu qu’il passerait et donc qu’elle l’avait espionné. La petite peste !
— Donne-m-en une bouchée, supplia-t-il.
— Tu n’as qu’à aller t’en acheter, rétorqua-t-elle.
William lança ses baguettes en l’air, puis les rattrapa et les posa sur une caisse de la batterie.
— J’ai peut-être loupé quelques notes, mais j’ai joué en rythme.
— Tu parles…, rétorqua Anya. Tu t’es contenté de me suivre !
Elle reposa les restes de sa boulette, tout en lançant un regard provocateur du côté de Sabin, puis elle se jeta sur le canapé, les jambes par-dessus l’accoudoir.
— Justement, Sabin, je te cherchais. Lucien m’a appris que nous avions une harpie dans le château.
Elle battit des mains avec enthousiasme.
— J’adore les harpies. Elles sont si merveilleusement insupportables !
Il ne lui fit pas remarquer qu’il venait de la surprendre en train de jouer, et pas de le chercher.
— Merveilleusement insupportables ? On voit que tu n’étais pas là quand elle a arraché la gorge du chasseur qui l’avait provoquée !
— Non, en effet, je n’étais pas là.
Elle fit la moue.
— J’ai raté le plus beau parce qu’il fallait que je reste pour m’occuper de Willy.
William leva les yeux au ciel.
— Merci, Anya. Je suis resté ici pour te tenir compagnie et t’aider à protéger les femelles humaines, je te le rappelle. Tu es une ingrate, Anya. Tu me fais beaucoup de peine.
Anya allongea le bras pour lui tapoter gentiment la tête.
— Prends un moment pour t’en remettre, papa. Pendant ce temps, maman va discuter avec Monsieur Crainte. D’ac ?
William eut un petit sourire en coin.
— Et ensuite on jouera au papa et à la maman ?
— Je ne te le conseille pas, si tu tiens à la vie, ricana Sabin.
William éclata de rire et alla s’écrouler dans le fauteuil inclinable installé face à l’immense écran plat. Quelques secondes plus tard, des corps nus et enlacés apparurent à l’écran, sur fond de gémissements. Ce film appartenait à Paris, qui passait autrefois son temps à regarder du cinéma porno. Mais il avait laissé tomber. William avait pris le relais.
— Dis-moi tout sur cette harpie, dit Anya en penchant vers Sabin un visage illuminé par la curiosité. Je meurs d’envie de tout savoir.
— La harpie a un prénom, répondit Sabin d’un ton agacé.
Il s’en voulut aussitôt. Après tout, lui aussi pensait à Gwen en tant que harpie. Qu’est-ce que ça pouvait lui faire que les autres l’appellent ainsi ?
— Gwendolyn, ajouta-t-il. Gwen.
— Gwendolyn, Gwendolyn, Gwen, répéta pensivement Anya en se tapotant le menton du bout des ongles. Ce nom ne me dit rien.
— Elle a des yeux dorés. Avec des cheveux blonds. Ou plutôt blond vénitien, avec des mèches d’un roux invraisemblable. Ça donne une sorte de blond fraise.
Les yeux bleus d’Anya lancèrent soudain des éclairs.
— Hmm… Voilà qui est intéressant.
— Quoi ? La couleur de ses cheveux ?
— Non, toutes ces précisions. Aurais-tu le béguin ?
La question lui fit grincer les dents de rage. Mais elle le fit aussi rougir. Il rougissait donc ? Comme un gamin ?
— De plus en plus intéressant, fit remarquer Anya d’un ton surexcité. On dirait que quelqu’un a trouvé l’amour dans les catacombes des pyramides. Et que sais-tu d’elle, à part la couleur de ses yeux et de ses cheveux ?
Sabin s’efforça de conserver son calme. Il avait besoin d’Anya, donc intérêt à la ménager.
— Elle a trois sœurs, mais elle ne m’a pas dit leurs noms, répondit-il d’une voix rauque de menace.
Il n’était pas amoureux. Non et non !
— Eh bien, il serait temps que tu te renseignes, reprit Anya d’un ton agacé, comme si elle lui reprochait de ne pas s’être préoccupé de ce détail.
— En fait, je comptais un peu sur toi pour ça. J’aimerais que tu lui tiennes compagnie.
Il se retint de la supplier de veiller sur elle, de la protéger… Stop ! Mais qu’est-ce qui lui arrivait ? Voilà maintenant qu’il envisageait de supplier cette peste d’Anya.
— Mais sans William, précisa-t-il. Je ne veux pas que William l’approche.
William pivota dans son fauteuil et son jean crissa contre le cuir. Son visage luisait de curiosité.
— Et pourquoi est-ce que tu ne veux pas que je l’approche ? Elle est jolie ? Je parie qu’elle est jolie !
Sabin l’ignora. C’était ça ou bien le tuer. Et en le tuant il se serait attiré les foudres d’Anya, ce qui serait revenu au même que de glisser sa tête dans une guillotine.
C’était dans des moments comme celui-là que Sabin regrettait la vie qu’il avait menée avant de se réconcilier avec le groupe de Lucien. Une vie de routine, faite d’entraînements et de combats. Il n’avait alors que cinq compagnons et pas de femme dans son entourage – à part Cameo, qui ne comptait pas comme une femme. Et surtout, il n’avait pas eu à supporter les amis de ces femmes, de grossiers personnages complètement obsédés comme Willy.
— J’aimerais aussi que tu essayes de la convaincre de manger, ajouta-t-il. Depuis qu’elle est avec nous, elle n’a accepté que quelques Twinkies qu’elle a aussitôt vomis.
— Dis donc, je ne vais pas faire la nounou de ta copine. De plus, il est normal qu’elle ne mange rien, puisque c’est une harpie.
— Qu’est-ce que tu racontes ?
— Une harpie ne peut manger que ce qu’elle a troqué ou volé. Si tu lui offres à manger, son corps n’accepte pas la nourriture et… Et ?
Elle s’adressait à lui comme on parle à un débile et il se demanda s’il ne l’était pas.
— Et elle vomit, acheva-t-elle comme il ne disait rien.
Il agita la main.
— Tu racontes n’importe quoi, protesta-t-il.
— Pas du tout. C’est comme ça. C’est une malédiction.
— Mais…
Il se tut. Après tout, il était bien placé pour savoir que n’importe qui pouvait tomber sous le coup d’une malédiction et que les dieux ne manquaient pas d’imagination en la matière. Pendant des siècles Reyes avait dû poignarder Maddox pour que Lucien l’emporte aux Enfers, où il passait la nuit à se faire rôtir. Il renaissait chaque matin. Pour recommencer chaque soir.
— Aide-la à voler de la nourriture, dans ce cas. Je t’en prie… Le vol, c’est bien ta spécialité ?
À l’avenir, il s’arrangerait pour fournir à Gwen l’occasion de voler. Il suffisait de laisser traîner un plateau de nourriture dans la chambre en déclarant que c’était pour lui…
Un cri d’horreur et d’agonie, plus déchirant que les autres, résonna dans les couloirs. Apparemment, ceux qui s’occupaient de l’interrogatoire des chasseurs venaient de franchir un cap. « Je devrais les aider », songea Sabin avec une pointe de culpabilité. Mais il ne bougea pas. Il avait encore une foule de questions à poser à Anya.
— Que sais-tu encore, à propos des harpies ? demanda-t-il.
Anya se leva et s’approcha de la table de billard d’un pas nonchalant. Elle prit une boule d’un air songeur et s’amusa à la lancer et à la rattraper.
— Voyons un peu… Les harpies se déplacent si vite que les yeux des mortels, et parfois même ceux des immortels, ne peuvent les voir. Elles aiment torturer et punir.
Cela, il le savait déjà pour en avoir été témoin. Il n’avait pas eu le temps de voir bouger Gwen quand elle avait attaqué le chasseur. Elle l’avait tué sans pitié, avec une sauvagerie sans nom, pour se venger. Pourtant, chaque fois qu’il mentionnait le fait qu’elle devait les aider à combattre, elle tremblait de peur.
— Comme tous les immortels, chaque harpie possède un don qui lui est propre. Certaines sont capables de prédire la mort. D’autre peuvent arracher une âme à un cadavre pour la conduire dans l’au-delà. Dommage qu’elles soient si peu nombreuses, ça soulagerait le travail de mon pauvre Lucien… D’autres voyagent dans le temps.
Il se demanda quel était le don de Gwen.
Plus il en apprenait à son sujet, plus il avait envie d’en savoir.
— Mais ça ne concerne pas encore ta femelle, assura Anya. Leurs pouvoirs supplémentaires ne se développent que très tard. Il faut qu’elles aient plusieurs centaines ou plusieurs milliers d’années, je ne me souviens plus très bien.
— Peut-on leur faire confiance ? Est-ce qu’elles sont maléfiques ?
— Maléfiques ? Tout dépend du sens que tu donnes à ce mot… Quant à leur faire confiance…
Elle sourit, comme si elle savourait d’avance l’effet que produirait sa réponse.
— Je dirais non. Absolument pas.
Mauvaise nouvelle. Surtout s’il comptait l’utiliser comme arme de guerre. Mais il ne crut pas vraiment Anya. Il n’arrivait pas à imaginer la douce Gwen en train de lui mentir.
— Je suppose que Lucien t’a raconté dans quelles circonstances nous avons trouvé Gwen, reprit-il. Tu crois qu’elle pourrait être un appât ?
La question lui avait échappé. C’était Crainte qui s’exprimait en ce moment. Crainte haïssait la confiance.
— Non, répondit Anya sans hésiter. Jamais une harpie ne se serait laissé enfermer de son plein gré. Être emprisonnée, pour une harpie, c’est le comble de l’humiliation.
Il se demanda quelle serait la réaction des sœurs de Gwen quand elles apprendraient que celle-ci était restée un an en cage. En tout cas, si elles cherchaient à la punir, elles le trouveraient sur son chemin. Bon sang ! Mais il venait lui-même d’enfermer Gwen. Dans une chambre confortable et spacieuse, certes, mais ça revenait tout de même à l’emprisonner. Elle allait le haïr.
— Tu veux bien la rejoindre, Anya ? Je t’en prie…
— Désolée de te décevoir, mon chou, mais si elle ne veut pas rester, je serai incapable de l’empêcher de partir.
De nouveau, un hurlement de douleur résonna dans le château, suivi aussitôt du rire mauvais de Paris.
— S’il te plaît, insista-t-il. Elle a peur et elle se sent seule. Elle aurait besoin d’une amie.
— Peur ? ricana Anya.
Mais, comme il la fixait d’un regard fervent, elle cessa de rire.
— Tu plaisantes, n’est-ce pas ? demanda-t-elle. Les harpies ignorent la peur.
— M’as-tu déjà surpris en train de faire de l’humour ?
Anya n’était pas du genre à se laisser démonter. Pourtant, elle eu l’air interloquée et secoua la tête.
— Là, je sèche, murmura-t-elle. J’accepte de m’occuper d’elle, mais c’est uniquement parce que tu as excité ma curiosité. Dire qu’une harpie a peur, ça n’a pas de sens.
Sabin songea qu’elle constaterait bientôt par elle-même qu’il n’exagérait rien.
— Merci, dit-il. Je te revaudrai ça.
— Je compte bien te le rappeler à l’occasion, répondit Anya avec un sourire doucereux des plus inquiétants. À part ça, je tiens quand même à te prévenir que si cette harpie me questionne à ton sujet, je lui dirai tout ce que je sais. Sans omettre un seul détail. Tu as bien compris ?
Cette déclaration le remplit d’angoisse. Si cette mauvaise langue d’Anya décidait de révéler à Gwen tout ce qu’elle savait de lui, la pauvre enfant prendrait ses jambes à son cou…
— J’ai compris, dit-il d’un air sombre. Mais tu mériterais une bonne fessée.
— Une autre fessée ? Lucien m’en a déjà donné une ce matin.
Décidément, elle avait toujours réponse à tout. Il ne songea pas à tenter l’intimidation. Il n’était pas fou.
— Sois gentille avec elle, insista-t-il. Et si tu caches une once de pitié dans ton si joli corps, je t’en prie, ne lui dit pas que je suis le gardien de Crainte. Elle a déjà suffisamment peur de moi comme ça.
Sur ce, il tourna les talons en soupirant et prit la direction du donjon.
* * *
— Où sont-ils ? demanda Paris.
Il n’obtint pour toute réponse qu’un gémissement de douleur, et Aeron grogna d’impatience.
L’interrogatoire durait déjà depuis un moment, mais ils n’avaient obtenu aucun résultat. Colère remplissait l’esprit d’Aeron d’images sanglantes et il tentait de lui résister. Il avait déjà amoché deux prisonniers qui ne leur seraient plus d’aucune utilité. Il songea qu’il serait bon de faire une pause… Cela lui permettrait de se calmer et donnerait aux chasseurs encore vivants l’occasion de réfléchir à leur intérêt. Parfois, l’attente était plus efficace que la torture.
Mais Paris n’était pas disposé à s’arrêter. Il était littéralement possédé. Et pas uniquement par le démon de la Luxure. Ce qu’il faisait subir à ces humains… Aeron en frémissait encore d’horreur. Pourtant, il n’était pas un tendre. Il était lui-même capable du pire depuis que les dieux avaient tenté de l’obliger à tuer Danika Ford et sa famille, quelques mois plus tôt.
Au début, il avait lutté contre la haine qui le consumait, contre les images obsédantes des quatre femmes mourant de sa main, noyées dans le sang, émettant leur dernier souffle. Mais il avait désiré les voir périr plus que tout au monde. À en devenir fou. Et ça lui avait définitivement gâté le caractère.
Quand ces images l’avaient enfin quitté – il se demandait encore par quel prodige –, il avait cru être guéri. Puis il était parti en Égypte avec ses compagnons. Là, au cours des combats qui les avaient opposés aux chasseurs, il s’était rendu compte qu’il était toujours habité d’une haine et d’une colère phénoménales. Au point qu’il avait craint de s’en prendre à ses compagnons. Seule Legion était capable de l’apaiser.
Il serra les poings.
Il était temps que sa gentille Legion revienne. En ce moment, il ne sentait plus la présence qui l’effrayait tant. L’entité mystérieuse venait justement de disparaître. Elle avait probablement préféré détourner le regard de ce qui se passait dans le donjon. Il était couvert de sang, et il avait dans sa poche un mouchoir contenant les doigts d’un des chasseurs décédés. Il y avait de quoi être impressionné.
Au début il avait vaguement espéré que l’entité n’était autre qu’Anya, laquelle s’amusait à espionner son entourage par pure perversité. Mais il avait vite écarté l’hypothèse. Legion s’entendait plutôt bien avec Anya. Et pourtant, elle tremblait devant la présence invisible.
— Je te laisse une dernière chance de répondre, Greg, insista Paris d’un ton posé tout en appuyant son poignard contre la joue pâle du chasseur. Où sont les enfants ?
Greg gémit. Un filet de salive coula de sa bouche.
Ils étaient seuls avec lui dans une cellule. Les autres entendaient ce qui se passait, mais ils ne voyaient rien, et cela faisait sûrement travailler leur imagination. Une odeur d’urine, de sueur et de sang saturait l’air. Elle devait probablement leur parvenir, et c’était tant mieux.
— Je ne sais pas…, bredouilla Greg. On ne nous l’a pas dit. Je jure devant Dieu qu’on ne nous l’a pas dit.
Des gonds grincèrent. Puis il y eut un bruit de pas et Sabin entra. La résolution se peignait sur son visage. À présent, le sang allait vraiment couler. Sabin était le plus déterminé de tous les Seigneurs de l’Ombre.
— Vous en êtes où ? demanda-t-il tout en décrochant de sa ceinture un sac en velours qu’il posa doucement sur la table.
Il l’ouvrit lentement et en sortit un petit flacon contenant un liquide aux éclats métalliques.
Greg se mit à sangloter.
— Tout ce que nous avons appris, c’est que notre ancien compagnon Galen est aidé par un guerrier…
Il avait prononcé le nom de Galen avec un profond mépris et marqua un temps de pause pour ménager son effet.
— Tu ne devineras jamais qui, poursuivit-il. Ce monsieur prétend qu’il s’agirait de Baden, gardien de la Méfiance.
Sabin se figea.
— C’est impossible, dit-il enfin. Baden est mort. Nous avons trouvé sa tête, et son corps avait disparu.
— Je sais, confirma Aeron.
Aucun immortel ne pouvait survivre à une décapitation. On pouvait régénérer des organes et des membres, mais pas une tête.
— Méfiance erre librement sur la terre et on ne pourrait le capturer qu’avec la boîte de Pandore, ajouta-t-il.
— J’espère que vous avez puni celui qui a proféré ce mensonge, gronda Sabin.
— Pour ça, ne t’inquiète pas, ricana Paris. On lui a fait avaler sa langue.
— Et si on mettait notre bon Greg dans la cage ? suggéra Aeron.
Il faisait allusion à la Cage de force, l’un des objets de pouvoir qui devaient les aider à retrouver la boîte de Pandore. Celui qui y était enfermé était contraint d’obéir aux ordres qu’on lui donnait.
— Pas question, répliqua Sabin. Nous avons déjà discuté de ça.
Les chasseurs ne devaient pas savoir qu’ils possédaient la cage. Aeron remarqua la lueur cruelle qui brillait dans les yeux de Sabin. Greg était maintenant au courant, il allait le payer de sa vie, qu’il parle ou non.
— Greg a confirmé la version des femmes de la pyramide, reprit-il. Elles ont été violées et fécondées, puis on leur a retiré leurs bébés. Il existe maintenant quelque part des demi-mortels élevés par des chasseurs, entraînés à nous combattre. Mais Greg ne veut pas sauver ses doigts en nous révélant où ils se cachent.
Greg sanglotait toujours, mais en silence. Il avait si peur, à présent, qu’aucun son ne sortait plus de sa gorge. Il n’allait pas tarder à s’évanouir.
Paris le prit par le cou et lui mit la tête entre les jambes, tout en tirant sur la corde qui lui liait les poignets.
— Tu as intérêt à ne pas flancher, menaça-t-il. Ou je jure que je trouve un autre moyen de te garder conscient.
— Au moins, il a toujours ses cordes vocales, commenta sèchement Sabin.
Il testa sur son doigt le tranchant d’un poignard. Une goutte de sang perla.
— Pas comme son copain de la cellule de gauche.
— C’est de ma faute, s’excusa Paris.
Mais il n’avait pas l’air de regretter. Pas du tout.
— Comment pourra-t-il répondre à vos questions s’il n’a plus de voix ? lança Sabin avec irritation.
— Par gestes, rétorqua Paris. En mimant.
Sabin ricana.
— Tu aurais pu user de ton pouvoir de séduction pour le convaincre, plutôt que de le mutiler.
— J’aurais pu, mais je n’ai pas voulu, répondit Paris d’un air sombre. C’est hors de question. Je hais trop ces chiens pour user de mon charme sur eux, même si c’est pour la bonne cause. Je n’ai pas oublié ce qu’ils m’ont fait quand ils m’ont capturé.
Sabin lança un regard en coin du côté d’Aeron, comme pour lui demander pourquoi il n’était pas intervenu pour empêcher Paris de commettre des sottises. Aeron haussa les épaules. Il ne savait pas comment calmer le nouveau Paris. Il n’avait aucune prise sur lui.
— Donc, nous devons maintenant faire avouer à ceux qui le peuvent encore où se trouvent les enfants ? demanda Sabin. C’est bien ça ?
— Oui, confirma Aeron. Un chasseur nous a expliqué qu’ils étaient gardés par catégories d’âges. Il y a déjà des adolescents, preuve que les viols dans la pyramide ont commencé il y a déjà pas mal d’années.
Il soupira.
— Les enfants nés dans la pyramide sont probablement plus forts et plus rapides que les chasseurs que nous avons l’habitude de combattre.
— Libérez-moi, supplia Greg qui avait retrouvé la parole. Je délivrerai un message à mes camarades. Je leur dirai tout ce que vous voudrez. Je leur dirai de vous laisser tranquilles.
Sabin éleva la fiole en ricanant.
Il la déboucha et versa quelques gouttes sur la pointe de sa lame. Il y eut un sifflement et un grésillement.
Greg sursauta et tenta de repousser sa chaise en arrière, mais elle était clouée au sol.
— Qu’est-ce que c’est que ça ? gémit-il.
— Un acide que je prépare moi-même. Il va te dissoudre de l’intérieur, là où j’enfoncerai ma lame. Rien ne lui résiste. Ni les veines, ni les muscles, ni les os.
Il ricana.
— Alors ? Qu’en dis-tu ? Es-tu à présent disposé à nous dire ce que nous voulons savoir ? Réponds, ou je plante ce poignard dans ton pied. Pour commencer.
Des larmes roulèrent sur les joues tremblantes de Greg, trempant sa chemise et se mêlant au sang qui la tachait déjà.
— Les enfants sont regroupés dans un camp d’entraînement isolé que nous appelons l’école des chasseurs, et qui dépend de l’Institut mondial de parapsychologie. Ils y apprennent à se battre et à pister les immortels. On leur explique pourquoi ils doivent vous haïr. On leur parle du mensonge, de la maladie, de la guerre, des millions de personnes que vous avez fait souffrir et poussées au suicide.
— Et où se trouve ce camp ? demanda Sabin d’un ton neutre.
— Je l’ignore. Je vous jure que je l’ignore. Vous devez me croire.
— Désolé, mais je ne te crois pas, rétorqua Sabin en s’approchant lentement de lui.